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Le problème des maladies mentales sévères et persistantes du point de vue des parents.
La confrontation avec la maladie.
Ce qui différencie les cas auxquels nous sommes principalement confrontés, dautres types de problèmes mentaux, cest que les personnes atteintes nont en général présenté de troubles caractéristiques, quaprès avoir débuté dans la vie dune façon apparemment normale. Beaucoup étaient en cours détudes, ou les avaient terminées, ou encore exerçaient une profession et avaient initié une vie de couple. Lâge moyen dapparition de ces troubles se situe autour de 25 ans avec une répartition qui va de 16-17 ans à 35 ans, voire plus.
Une autre particularité et non la moindre de ces pathologies, cest que la personne atteinte refuse le plus souvent de reconnaître sa maladie et refuse donc de voir le médecin et de se soigner. Elle incrimine son entourage familial ou professionnel, ou même la société tout entière.
Les symptômes vont du retrait de type autistique à la paranoïa la plus excessive, en passant par les délires, hallucinations, ou comportements dune inadaptation totale aux contingences et règles de la vie en société. En général, le tout saccompagne souvent didées mystiques et en tout cas, dune incapacité à assumer les tâches les plus courantes de la vie quotidienne : soins corporels, entretien ménager, gestion budgétaire.
Les parents, subitement confrontés à ces comportements inadaptés chez lun de leurs enfants, ignoraient pour la plupart lexistence même de ces troubles. Voir cela, chez quelquun que lon aime, avec comme circonstances aggravantes, le fait de ne pas arriver à le faire soigner et dêtre enfin rejeté par lui, détermine une culpabilité et une souffrance morale telles, que très souvent, la situation perdurant parfois des années, le climat moral de la famille se dégrade, la santé aussi. Parfois le couple parental se sépare, les autres enfants fuient, tant le stress engendré par ce genre de situation est insupportable.
Il ne faut pas oublier non plus que lamour des parents sera comme pris en otage par la personne malade, qui, tout en les accusant et en les rejetant, est de fait dépendante deux sur le plan financier sinon affectif et appelle au secours pour régler la série de problèmes causés par ses comportements inadéquats (problèmes de logement, dégâts ménagers, perte ou détérioration dobjets usuels ou de vêtements, manque chronique dargent).
Concernant ce manque dargent, les situations sont diverses. Il y a les allocations de mutuelle, les indemnités de remplacement de revenu et dintégration, le chômage, lintervention du CPAS, ou absolument rien, parce que la personne malade refuse tout contact avec le médecin ou avec qui que ce soit. Parfois, un administrateur provisoire a pu être imposé; dautres fois lindemnité mensuelle, une fois perçue, est dépensée en quelques jours en alcool, sorties, cadeaux.
Assez souvent, soit parce quune crise violente permet aux autorités médicales et judiciaires de conclure à un état de dangerosité, soit parce que enfin, après des années de démarches des parents, ces mêmes autorités ont admis la nécessité daider médicalement la personne ou parfois de protéger les parents, une hospitalisation sous contrainte est mise en place malgré les inadéquations de la loi aux réalités du terrain.
Cette hospitalisation sous contrainte est la pire et la meilleure des choses. Dune part, elle est pour une généralité des cas, le premier pas vers une prise en charge médicale et la constitution dun dossier permettant la reconnaissance dun handicap et donc dune allocation bien nécessaire. Dautre part, elle intervient presque toujours négativement, et ce, pour plusieurs raisons. La brutalité de cette intervention qui place quelquun persuadé de la justesse de ses vues, en milieu asilaire, parmi des personnes lourdement marquées par la chronicisation instituée de leur état, constitue un traumatisme évoqué par tous les patients. De plus, les effets dune médication de choc, véritable camisole de force chimique, marquent douloureusement le souvenir, ce qui interviendra ultérieurement de façon négative dans lacceptation de la nécessité de soins et dans la reconnaissance de la maladie.
Linsatisfaction est générale, tant chez les patients que chez les parents, soulagés dans un premier temps, mais très vite effrayés de létat de zombie conscient et désespéré dans lequel se trouve la personne que tout leur amour voulait sauver. La stigmatisation associée à ce premier passage en hôpital psychiatrique est aussi à prendre en compte si lon se place dans une perspective de réhabilitation psychosociale.
Il faut bien comprendre que jusquà ce moment de cauchemar que constitue lévidence dun trouble psychique important chez un enfant déjà adulte ou en voie de le devenir, les parents avaient nourri lespoir tellement légitime de le voir après les soubresauts de ladolescence prolongés dans une jeunesse encore incertaine, sinstaller dans les voies dune vie équilibrée. Ils ont vécu de près, les qualités et les défauts, les capacités et les faiblesses de cette personne, vis-à-vis de laquelle ils se sont sentis responsables. Ils ont nourri des rêves, ils ont aimé. Cest cette personne quils espèrent retrouver. Dans 15 % des cas seulement, lavenir leur donnera raison; les statistiques démontrent quun épisode psychotique unique peut être suivi dune rémission définitive et ce, même sans médicament. Dans la majorité des autres cas, il faudra au mieux de cinq à dix ans, voire plus, avant que ne soient confirmées une stabilité et une qualité de vie satisfaisante.
La confrontation avec la psychiatrie.
En attendant, les choses ne sont pas aussi simples. Il y a dabord la difficulté de poser un diagnostic. La psychiatrie nest pas une science exacte. La plus grande prudence est de rigueur et les tâtonnements avec essais et erreurs, changement de médicaments, ajustement des doses, correction des effets secondaires des neuroleptiques, sont lessentiel de la pratique. De semaine en semaine, parfois de mois en mois, les visites hebdomadaires et parfois les retours à domicile en week-end, confirment la relative inefficacité du traitement.
Certes, lagitation, les délires et hallucinations ont le plus souvent disparu, remplacés par la tristesse, labattement, les effets dyskinésiques dus aux médicaments et une absence totale de perspectives.
Le psychiatre est invisible, les soignants silencieux. Malgré de multiples tentatives, les parents ne réussissent généralement pas à obtenir réponse aux questions quils se posent. Il y a à cela plusieurs raisons : * le manque de temps des psychiatres fonctionnant en milieu hospitalier est bien connu. Ce nest pas le lieu ici den analyser les causes. * lincertitude du diagnostic qui serait à porter à lhonneur de lhomme de lart, si celui-ci ne se coupait pas volontairement de la source principale dinformation que constitue le milieu de vie habituel du patient. * le climat général de défiance vis-à-vis des parents, que certaines théories enseignées jusquà présent, rendaient responsables des troubles psychiques de leurs enfants, alors que la complexité maintenant acquise des processus à loeuvre écarte définitivement ces vues réductrices.
Lincapacité dans laquelle se trouvent les parents de distinguer demblée, ce qui, dans les comportements dérangeants de leur enfant, appartient à sa personnalité, à la maladie, aux effets secondaires des médicaments, ne leur permet pas dajuster leurs propres sentiments et leurs attitudes. Tristesse, colère, révolte alternent accompagnés de larmes, de jugements, de remontrances, dexhortations qui ne peuvent quavoir un effet négatif sur lévolution de la maladie.
Ces comportements quasi inévitables, ou en tout cas fréquents de certaines familles, sajoutent aux préjugés déjà évoqués. Le patient étant par ailleurs déjà adulte et possédant même son domicile, on sera tenté de lécarter de sa famille. La pratique psychiatrique qui résulte de ce contexte est loin dêtre performante et de plus, elle intervient négativement dans le coût extrêmement élevé du secteur psychiatrique.
La politique déjà en cours depuis quelques années de diminution progressive du nombre de lits dhôpitaux, couplée à lefficacité de plus en plus grande des neuroleptiques sur les symptômes dits positifs de la maladie, font que le patient amené en état de crise sera plus ou moins vite jugé comme stabilisé. Le psychiatre et léquipe soignante décideront donc quil doit quitter lhôpital et ce, dans une majorité des cas, sans la moindre consultation de sa famille, ni bien sûr, la moindre préparation à le recevoir.
Parfois, le patient retourne dans son propre appartement, parfois il est orienté vers une maison de soins psychiatriques ou une habitation protégée, mais, quelle que soit la formule, lexpérience montre que la plupart du temps, ce sont les parents qui vont de nouveau les premiers, voir que quelque chose de ne va pas, et les premiers à être conscients dune crise qui sannonce. 30% de ces patients rechutent dans les six mois. A terme de deux ans, 80% auront rechuté à une ou deux reprises, avec chaque fois réhospitalisation et alourdissement des séquelles.
Le découragement et la résignation des équipes soignantes est bien perceptible. Le désarroi des parents est pathétique. Même exclus de linformation par les milieux soignants et rejetés souvent par le malade, ils continuent à être sollicités et impliqués par les uns et les autres, sur le plan financier, judiciaire et administratif. Ils sont la plupart du temps, le seul support, la seule vigilance, la seule aide logistique, la seule tentative de coordination, tant lincapacité à vivre de leur enfant ne peut se passer dinterventions constantes et tant le dispositif actuel de prise en charge de ces cas est décevant. Des statistiques à terme de trois ou quatre ans permettraient dévaluer le coût exorbitant de lensemble des dysfonctionnements.
Jules Dechêne
Administrateur Délégué de le Fédération
des associations Similes Francophone
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